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Note de lecture : Ce qui suit a été rédigé au mois de novembre 2015. Il s'agit d'un témoignage CW, qui parle de crimes sexuels sur mineur de quinze ans. L'article n'a pas été modifié depuis sa publication, mais une note en bas de page a été rajoutée.

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Je déteste le mot « homme ». Je ne le supporte pas. C’est très personnel, il faut dire, mais c’est aussi, que la construction sociétale pousse à le réfuter. Elle y adjoint une signification, elle y adjoint du sens, elle y adjoint une supra-définition, que le mot ne devrait pas avoir. Elle va au-delà de la première fonction du mot, et elle lui confère sa péjoration. Elle dresse, en un fastidieux déséquilibre social, la confrontation entre des termes qui se cherchent, et qui se renient les uns des autres. « Personnes âgées », mais pas « vieilles personnes », parce qu’un vieux, c’est quelqu’un qui n’est pas en pleine possession de ses moyens.

Voilà qui semble être intéressant. Je délire sur le mot « hommes », c’est vrai, bien d’entrevous ne comprendront pas – pour le peu que vous êtes -, pourquoi je m’en prends à un mot si banal dans le langage.
En fait, je souhaite parler ici de viol masculin. Et le viol, dans toutes ses répercussions médiatiques, transforment la manière de parler, provoque l’omerta des mots, et peut-être, même, réfute leur sens.

Il n’y a pas la même liberté, à parler d’homme, quand on imagine son agresseur de quarante ans, nous forcer à faire certaines choses. Il n’y a pas la même liberté, à parler de sexualité, quand on imagine ces agressions, et qu’elles nous rendent la vie impossible. En fait, il n’y a plus rien à faire, qu’oublier, que rationaliser.
Pourtant, je déteste le mot homme, alors que j’en suis un, et je ne parviens pas à en dissocier l’image. Est-ce pour la même raison que le viol masculin est tellement passé sous silence ?

Ce serait trop réducteur. Pourtant, comme un état de faits, rien ne se trouve sur ce sujet. Pas de bibliographie, hormis une étude de Michel Dorais, pas un site, qui leur soit dédié. Ce sont des personnes invisibles, qui subissent, plein-pots, les tabous que la société n’a pas encore percés.

Manifestement, il serait vraiment hypocrite de ma part de ne pas témoigner. Je crée une page sur le viol masculin, et pourtant, je ne dis rien. Je me contente de recevoir ce que les gens me disent, la mine un peu triste lorsque, chaque matin, j’ouvre la boîte MP de la Page. Je ne sais même pas comment le formuler, ou comment l’écrire. Je ne l’ai fait qu’une fois, en novembre 2012, lorsque, désespéré, je me suis tourné vers des gens que je ne connaissais pas pour trouver un petit peu d’aide, un petit peu de réconfort. J’étais alors assez maigre, 49 kilos pour 1m66-67 à peu près. Cela faisait un an que je dormais très mal, parce que j’ai rencontré dans ma vie un Loup. Je l’appelle le Loup, parce que c’est une image plus réelle pour moi. Une image que je peux « combattre », avec des histoires, des héros, des monstres. C’est moins violent que d’employer le mot violeur. À l’écrire, j’en « tremble » un peu, mais j’ai évolué. Je crois que j’en suis capable. Je ne suis pas sûr, je ne sais pas où ce document va me mener.

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J’avais douze ans. Je m’en souviens assez bien, parce qu’on était le 5 juillet 2011. C’était le jour des résultats du bac de ma sœur. Du coup, ben, voilà, je sais que j’attendais ses résultats sur le site Internet. La suite, c’est un peu flou. Je m’en souvenais très bien, mais avec le temps, j’ai comme « verrouille » ma mémoire. Il n’y a plus grand chose qui en sort. J’ai mal à la tête.

Ce Loup, il était particulier. Comme dans les fables, il était un « redoutable discoureur » (je paraphrase Platon, héhé). Il m’a fait croire que j’étais abandonné par tout le monde. Parce que j’étais seul, c’est vrai. Et à neuf heures du matin, un peu fatigué, j’ai commencé à y croire. J’étais gay à cette époque, ça n’a pas changé. Je me souviens avoir pensé qu’il s’agissait euh… d’une punition divine ? sauf que non, pas du tout. – je ne crois pas en Dieu, ou alors, j’espère qu’il a une bonne raison de m’avoir lâché –. Quoi qu’il en soit, comme je venais d’accepter mon homosexualité, assez progressivement, je venais de finir ma 5e. Ben. J’étais dans une période un peu recluse, solitaire. Et voilà.

Ça a duré tout l’été à partir du moment où cela a commencé. Quand je dis tout l’été, c’est que, euh, ça variait. Mais ce qui fait que je me sens monstrueux, c’est que, assez vite, je m’y suis « habitué ». Pardon, je pense que cela va en choquer plus d’un. Mais, voilà. Je ne peux pas continuer à me mentir plus longtemps. Je me suis accoutumé. Et j’ai laissé-faire. On me dit que j’avais manifesté mon refus. C’est vrai. Mais il a disparu quand j’ai. Lâché prise ? Foutu pour foutu. J’ai abandonné. Je me suis laissé faire. J’ai réclamé. Stratégiquement, pour dormir tranquillement. Ou plutôt, pour être seul et non « mal accompagné » quand les cauchemars sont arrivés.

Ils n’ont pas duré excessivement longtemps. C’est que, je ne suis pas friand des crises d’anxiété. Je suis devenu plus bizarre que « traumatisé ». Je suis devenu paranoïaque, certes, mais j’ai eu des espèces d’absence. Je suis devenu un peu TOCqué. Obsédé par la propreté, mais plus étrangement, par les lignes des carreaux au sol. Mon cœur s’est rempli de phobies incongrues. De la peur de la foule, classique ( ?), à la maniaquerie maladive, comme si mon monde allait s’effondrer d’une minute à l’autre.

Pourtant, je crois qu’il s’était déjà effondré. Je suis mort la première fois. Et ce qu’il y a eu après, ben, c’était pas moi. J’ai commencé à mentir sur mon prénom, sur mon âge. Je me suis réfugié sur Internet. Et j’ai menti. Menti. Menti. Menti. Menti. Menti. Menti. Menti. Menti. J’ai tellement menti que quand je disais que je marchais sur une rue droite, il fallait comprendre que je marchais à gauche. J’ai dit à des gens des choses horribles sur moi, je voulais me rendre intéressant. Je me suis inventé des problèmes. Ou plutôt, je me suis inventé TOUS LES PROBLÈMES qui puissent exister sauf le vrai. Sauf le seul que je voulais fuir à tout prix. Parce que ça faisait juste mal. Parce que c’était comme sentir son cœur éclater, se briser en un million de petits éclats. Chaque fois que j’y pensais, j’allais juste mal. J’étais comme une loque à chouiner sur moi-même. J’ai renoncé à mes rêves et mes espoirs. Je suis devenu « sombre » dans l’esprit. Je ne voyais plus l’avenir, je ne voyais que le présent. Et pendant longtemps, mon chemin a failli prendre deux chemins totalement différents. À cette époque, j’ai très sérieusement failli devenir un prostitué. Non pas parce que le Loup le voulait, non, il n’a rien à voir pour ça. Mais parce que dans ma tête, je n’étais bon qu’à ça. Être une chienne en manque, une salope soumise, et tous ces qualificatifs « féminin » que j’entendais au creux de mon oreille.

C’était ça, ce que j’étais, ce qu’il y avait de vrai.

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J’ai été drogué au GHB. Et j’ai été brûlé à la cigarette au deuxième degré. J’ai gardé une toute petite cicatrice dans le cou. Personne ne la voit. Sans doute parce qu’elle a disparu. Mais moi, quand je regarde dans le miroir. Je la vois. Elle est toute pitite. Parce qu’il n’y a que moi qui sait. L’apothéose. Ça ne pouvait pas s’arrêter. C’est pourtant un fait. J’ai fait ce qu’un mec faisait quand il était chauffé. Je l’ai fait, sur le moment sans rechigner. J’étais marqué. Je lui appartenais. Oui, c’est ça, je lui appartenais. Je n’étais plus un petit collégien prometteur, j’étais un type bon qu’à ouvrir la gueule. Et ça m’a collé à la peau pendant des années, ça a, détruit et pourri toute ma jeunesse. Et dans la spirale de la colère et de la haine, je suis devenu une source de rage alimentée par le chagrin. Mes parents n’ont rien vu. Ils s’occupent bien de moi, hein, mais ils n’ont pas non plus trop le temps. Je veux dire, c’était à moi d’en parler, je sais. Et j’ai préféré régler mes problèmes tout seul. J’ai changé. Profondément. J’étais plus le même. Je n’avais plus d’identité. Et j’ai tenté de me suicider. Pas de pendaison, pas d’immolation par le feu, par le tailladage des veines. Je ne suis pas très fan… Je voulais. Tout ce que je voulais, c’était dormir. Alors j’ai pris des somnifères.

J’ai failli. J’ai été arrêté par mon seul meilleur ami d’époque, le seul qui était au courant, qui m’a aidé, pendant des années, parce qu’il avait vécu la même chose. Il m’a dit qu’il tenait à moi, que si j’étais avec lui, il me ferait un câlin. C’est une phrase anodine, et pourtant. Elle a eu un effet… Moi qui me sentais mal-aimé, rejeté. Moi qui croyais avoir été abandonné par le monde entier. J’ai décidé, pour lui, de rester en vie.

Je ne lui parle plus aujourd’hui.

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Ce n’est pas parce que j’ai renoncé à rester, que j’ai oublié le reste. Je ne me suis toujours pas décidé sur la pire période de ma vie. L’été en lui-même, ou tout ce qui est venu après.

Ce que le Loup m’a fait été monstrueux. Et je suis devenu un monstre. Malheur à ceux qui se mettraient sur mon chemin. J’étais tellement enragé et déchaîné contre le monde que je suis devenu quelqu’un d’amer, manipulateur. J’ai blessé des gens. J’ai parfois pris plaisir à les voir se disputer, se rabaisser mutuellement. Je suis devenu ce que le Loup voulait que je sois. Le plus froid de tous les monstres froids. J’ai abandonné mes sentiments, et j’ai développé des côtés sociopathes franchement effrayants. Je n’avais jamais été très empathique, comme garçon. Pourtant. Bah. Pourtant, je me sentais capable d’aimer. Et là. Plus rien. Le vide. A part la haine. Une haine profonde et autodestructrice. Toutes mes relations amoureuses qui ont suivi ont échoué. Par peur de m’engager, je leur ai menti. J’ai été un vrai connard avec eux. Je les ai blessés, et j’ai pris peur, chaque fois qu’il fallait aller plus loin.

Pourtant, j’ai eu une chance extraordinaire. Je ne suis jamais tombé dans l’alcool ou la drogue. Les ténèbres s’en sont pris à moi avec une force que je ne m’imaginais pas. Le Royaume des Ombres — métaphore omniprésente dans tous mes récits littéraires — a voulu m’enfermer dans ses geôles. Certes, je n’ai plus respecté mon corps. J’ai fait des choses dégradantes avec, mais j’ai fait juste ce qu’on m’avait appris. Les hommes sont des animaux, et j’ai été bien dressé. Le sexe, c’est violent, ça fait mal. Alors j’ai voulu avoir mal, parce qu’il n’y avait qu’ainsi que je ressentais quelque chose. Je suis tombé dans le masochisme. Je me suis fait mal. Je me suis mis à fantasmer… sur ce que j’avais vécu. Dans le malsain le plus absolu, j’ai commencé à aimer la place que le Loup m’avait donné, sans doute à son plus grand plaisir.

Malheureusement pour lui, il n’aura pas résisté au divorce. Je ne le vois plus. Je l’ai vu pour la dernière fois en décembre 2011. Après, je n’ai plus jamais eu la moindre nouvelle. Je sais juste qu’il a eu un accident d’un arbre, et qu’il a été paralysé. J’ai pensé, bien fait. Et pourtant. Je suis sa chose. Quatre ans après, je me sens encore à lui. Pourtant j’ai un copain, une vie stable. Je me respecte maintenant, et je suis avec quelqu’un de compréhensif. Mais il n’arrive pas à me « laver ». Je me sens sale. Je continue à être sale. Je me suis raccroché à mes études, j’ai essayé de ne plus y penser.

C’est ce que j’ai fait. J’ai fermé les yeux, j’ai avancé. J’ai serré les dents. J’ai continué ma route seule. On n’a rien remarqué, parce que j’ai une capacité de contrôle de mes émotions qui est exceptionnelle. J’ai souri, rigolé, fait semblant. Pendant des années, j’ai vécu dans la peur d’avoir le sida. Bien à moi, j’ai été séronégatif. J’ai relevé la tête. J’ai repris ma fierté. Mais le regret demeure.

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Le regret d’être mort et d’avoir perdu mon adolescence. Je suis devenu un adulte trop vite. Ou alors, pire, je suis resté un enfant. Je continue de jouer à mes figurines, à ma 3DS. Je continue de m’imaginer des histoires fantastiques, de jouer en Roleplay dans mon jardin, même si je suis tout seul. Je continue de collectionner les cartes Yu-Gi-Oh ! et les jeux Pokémon.

Mais la vérité, c’est que je suis juste un déchet qui est passé au recyclage. Je suis cassé. Je ne ressemble plus à rien. J’ai peur pour un rien, je suis complètement paranoïaque. Mes petits-amis ne résistent pas à mes traumatismes. Je me réveille la nuit, je chiale sans raisons. J’apprends que ma mère ne viendra pas me voir ce week-end ? Je pleure. Je tourne les yeux. Sans raisons. Ça s’embue. Je me regarde avec un immense dégoût. Il n’y a rien de beau chez moi. Et je me pose éternellement la même question : pourquoi moi ? Qu’est-ce que j’avais de particulier ? Pourquoi ? Pourquoi ?

J’étais qu’un gosse, putain. Je leur ai rien demandé. J’ai rien demandé à personne. Je voulais pas porter ça. C’était pas humain, ce qui s’est passé.

Et j’avais personne. Presque personne. J’ai été abandonné dans mon marasme. Parce qu’aujourd’hui, on ne se soucie pas des garçons victimes de viols. Très peu. Je n’ai rien trouvé pour moi. Je me suis senti extraterrestre. Je me suis pas senti comme un homme. J’étais ce qu’on voulait que je sois : une femme faible qui n’accomplit pas son devoir de femelle. (ce n’est pas mon opinion des femmes, je rassure). J’ai subi la double-peine. J’ai été violé, et la société m’a violé. J’ai tenté de contacter des associations de victimes de viols qui m’ont dit que mon cas n’étant pas majoritaire, je n’étais pas au bon endroit. Qu’elles ne se sentaient pas à l’aise pour s’occuper d’un garçon violé. J’ai appelé des lignes d’écoutes. On m’a raccroché au nez.

Aujourd’hui encore, quand je pleure, j’appelle ma maman. Je suis misérable. Et faible. De ne jamais en avoir parlé. Je le fais aujourd’hui. Mais je ne le fais toujours pas dans ma vie. Parce que je n’assume pas. Parce que je ne le mérite pas.

Je suis… las. ».

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Peut-être que le 26 juin 2018, sept ans après, c'est de l'espoir que je ressens. 2 557 jours plus tard, je pense de nouvelles choses. J'ai été trop dur avec moi-même. Cliquez sur le lien de ce nouvel article écrit le 5 juillet 2018.

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